T1. L'embrasement

 Le soleil rejoignait peu à peu l’horizon, allongeant les ombres portées des remparts de King-Khârns. Au centre du cratère Vrai de Fort, la majestueuse forteresse massive et fière avait été érigée. L’enceinte naturelle qui borde la cité avait surgi de terre il y a des millénaires, libérée par la friction des deux grandes plaques telluriques qui ont donné naissance à la Safar actuelle. Naturellement protégé par ces « murs » de roche, le château des Khârns rappelait à chacun qui détenait le pouvoir sur tous les territoires que le regard peut embrasser en ce point.
Stratégique et centrale, King-Khârns est la demeure des rois. Le pouvoir est désormais l’apanage de la dynastie des Khârns, et bien que leur mémoire courte et sélective leur empêche de se rappeler vivement les temps anciens, ces derniers n’ont pas toujours régné sur Safar. Dans la salle du trône, les portraits des illustres ancêtres de Kharl VI semblent faire oublier que seulement quelques siècles les séparent de la paix durable qu’avaient établie les Tembos.
À cette heure où tout semble s’embraser dans les derniers rayons, la vie suit son cours dans les rues mouvementées du faubourg ; un bateleur dérobe un poignard au regard médusé des badauds qu’il a attiré, le tintement du métal nous rappelle que le quartier des forges ne dort jamais, et la harangue des colporteurs et boutiquiers vante les objets les plus insolites, les soieries les plus fines et les mets les plus délicats. Au château : la cour, les nobles et les princes attirent les marchands de tous les royaumes, les richesses sont ici, et les miettes ne traversent que rarement ses enceintes de pierre.
Il faut un titre de marchand délivré par la guilde qui régit votre corps de métier pour espérer pénétrer les remparts, la garde ne plaisante pas et les cellules du cachot n’ont pas bonne réputation. Alaric sent celui de son père contre sa poitrine, le bien le plus précieux que possède sa modeste famille ; il se l’est vu confié à regret par un paternel alité, souffreteux et fiévreux qui n’avait pas la force de mener lui-même sa récolte au château.
Après de longs jours de marche, traînant derrière lui sa charrette, le jeune Goûn arrive enfin devant la herse gigantesque, il attend en tirant sur les pans de son habit mal seyant et en époussetant un peu ses bottes. Il tente de faire bonne figure malgré la tension qui serre sa poitrine ; c’est la première fois qu’il vient seul à King-Khârns, et bien qu’ayant accompagné son père de nombreuses fois, il ne pourra pas se tourner vers lui aujourd’hui.
Quand vient son tour de s’adresser aux gardes à l’armure étincelante dans les dernières lueurs du jour, il fouille dans sa poche pour en sortir le sauf-conduit et inspire à fond avant de demander asile pour la nuit.
L’un des gardes crache par terre sans même un regard pour le jeune Alaric et se tourne vers ses acolytes en criant machinalement : « On ferme pour la nuit ! Baissez la herse et remontez le pont-levis ! » 
Alaric n’en croit pas ses yeux, il n’a même pas pu s’exprimer, son cœur bat la chamade, il rassemble son courage et se lance : « Messieurs... Mes seigneurs, j’ai fait une longue route pour arriver ici et... 
— Et bien tu n’as qu’à la poursuivre contre le rempart, misérable, nous avons laissé rentrer assez de ruminants pour aujourd’hui ! », son trait d’humour flatte son esprit gras et, se tournant vers ses équipiers il part d’un rire franc en répétant sa blague, ces derniers l’imitent et le félicitent en tournant les talons, et, sans prêter attention à ce Goûn, s’attellent à leur tâche crépusculaire en verrouillant pour la nuit l’accès principal.
Alaric, les poings serrés, fulmine et se contient, ses naseaux soufflent et frémissent, son échine moite tressaille. Il lui faut de longues minutes pour retrouver son calme. Autour de lui, la nuit est tombée, il reprend à bras sa charrette et redescend la route qui rejoint les parois de Vrai de Fort, inutile de rester près des douves pour attendre le jour.
Là, il se fraye un chemin entre les manants et les gueux qui parasitent les abords du château, tentant vainement de trouver un coin isolé. La misère est palpable, on entend les râles et les quintes de toux de vieillards en guenilles, l’odeur soulève l’estomac. Alaric constate avec peine que le pouvoir et sa cour n’ont que faire de ses plus humbles sujets. Il sait que la nuit sera longue et qu’il ne pourra se permettre de fermer l’œil au milieu de ces crèves-la-faim.
Il va se résigner quand il aperçoit un feu un peu plus loin, instinctivement il s’en rapproche et son moral remonte un peu, une troupe de marchands, refoulés eux aussi, s’est groupée pour passer la nuit.
« Bonsoir Messieurs, accepteriez-vous ma présence à vos côtés, en attendant le jour ?
— Qui es-tu et que vends-tu ?
— Je suis Alaric, fils d’Ogier et je viens pour vendre notre récolte d’orge.
— Las, pose-toi, Alaric fils d’Ogier, mais ne comptes pas sur nous pour le couvert si tu n’as pas de quoi payer, les temps sont durs et le Roi sévère, mais tu peux dormir sur tes deux oreilles, au moins ça, ça ne te coûtera rien... » 

 

 

Retrouvez la suite de ce récit dans le premier tome de Khârn-Âges: "L'embrasement".

Un roman de 240 pages qui vous plonge au coeur de Safar et de ses guerres de pouvoir.